Le présent article n'a pas la prétention d'être exhaustif, d'ausculter dans le détail les dynamiques à l'oeuvre chez ce délirant bédéiste. Nous voulons plutôt, simplement, faire connaître son oeuvre et donner un aperçu de la place qu'elle accorde au corps humain dans ce qu'il a de faillible, de périssable et de mutatif, thématique omniprésente chez Valium. Il apparaîtra difficile ici, sinon utopique, de dresser une bibliographie rigoureuse de l'oeuvre de Valium. L'auteur lui-même ne peut fournir de grandes précisions chronologiques et son cv se révèle beaucoup plus amusant qu'utile; de plus, l'essentiel de ses auto-publications n'est pas enregistré auprès des institutions, ses autres oeuvres sont éparpillées dans plus d'une vingtaine de revues et fanzines européens, américains et québécois aux tirages les plus variés.
Valium produit depuis 15 ans. Qu'on l'aime ou non, qu'il nous soit indifférent, qu'importe. Son oeuvre constitue un apport majeur à l'histoire de la bande dessinée. Par ailleurs, Henley (alias Valium) a travaillé à la revue L'Oeil Rechargeable comme illustrateur et graphiste. Il a collaboré aux pochettes de disques de Vent du Mont Scharr et de la compilation Lâchés lousses no 1. Valium est peintre mais aussi chanteur du groupe Valium et les Dépressifs.
Ce qui frappe en premier chez l'auteur, c'est l'immensité du dessin. Ses histoires sont géniales bien sûr, mais qu'est-ce que les français, qui l'adorent, peuvent comprendre de: «Un tube de tite crème de coconut pour te déloader l'os du pickle d'une cupp'el de kraîtte?(1) »; de «le déblondage de la moumoute enflé, le tit catin ouin ouin révélé, le banlieugole de sa Titinne qui se fait pété la fraise dedans la grosse carole fourré à la crème mononcle (2) »; de «Ce blob puant fesant ses usuels kri-kris, on avait eu faire des "choses sales" avec cela...(3)»? Français, Françaises, me recevez-vous 5 sur 5 ? Développer sur le dessin... À bien y penser, il n'y a pas que les francophones d'Outre-Amérique qui doivent froncer des hémisphères cérébraux... Traditionnellement, la bande dessinée est moins stricte envers la langue écrite que ne l'est le roman, par exemple, et c'est un phénomène encore plus marqué dans l'underground. Valium (alias Henley) utilise le joual, écrit au son, fait des fautes. (Nous le suspectons d'ailleurs d'avoir un bien meilleur français que ce qu'il ne veut le laisser croire.) Mais anarchiste, provocateur et ludique de surcroît, l'auteur triture le langage comme il le fait avec le dessin, promenant ses phrases sur une corde raide entre le sens et le non sens. Il y a là de l'humour et de la liberté, mais aussi du nihilisme, un constat d'impuissance devant la certitude de signifier dans une époque trouble où on ne croit plus à rien.
Revenons à ce fameux dessin, qui se passe de traduction, vomit le mot, comme disait l'autre, et nous saute dans l'oeil comme une bête féroce. Essentièlement noir et blanc, l'univers graphique de Valium est caractérisé par un mélange de lignes claires et de hachures et par l'utilisation de photos retouchées et dégénérées par des usages successifs de photocopieuse. Les cases s'envahissent les unes les autres et chacune d'entre elles foisonne à craquer de détails. Le monde Valium déborde: vivantes ou mortes, les matières y luttent pour conquérir chaque millimètre d'espace. C'est un chevauchement ininterrompu d'excroissances multiples dont les origines sont parfois indéfinissables, objets et personnages tendant à se rejoindre et à s'emmêler dans une copulation apocalyptique, les premiers prenant des allures vivantes, les seconds des allures de machines. À l'occasion, le lettrage des titres lui-même prend vie, Valium remplissant sa calligraphie de personnages et d'objets qui s'asujetissent aux formes des lettres. L'auteur est célèbre pour ces fameux "n" à l'envers. Anodin à première vue mais c'est le détail qui tue. Ce débordement textuel et visuel témoigne de la sursaturation de notre univers urbain: sentiment général d'asphyxie, d'étouffement; surpopulation, pollution, omniprésence et omnipotence des technologies. Un trop-plein qui donne finalement une nouvelle définition du vide, de l'enfer où nous surnageons. Pour ceux qui ne crachent pas sur l'absurde, le délire et le grotesque, le tout servi avec un poil (une touffe ?) de scatologie et un zeste de cruauté, l'oeuvre de Valium est extrêmement marrante, sinon pissante. Ses pastiches de Tintin (devenu Nitnit) sont légendaires. Son sens de l'excès et de la dérision ne cessent de nous surprendre, de nous faire rigoler. Avez entendu parlé de «l'homme anorexo-boulimique (donc normal!), à moitié maigre et à demi-obèse»? (4) Connaissez-vous «le bultâcre, cet anneau de vie de la conscience de soi magnétique qui n'existe pas?(5)» Eh bien tout cela est «fait s'une gosse par Henriette Valium la reine crucifié de caca!(6)» Curieusement, malgré cet humour dévastateur, les thématiques principales de Valium sont le corps humain, la maladie et la mort.Sans doute ne faut-il pas s'en étonner, venant de la part d'un individu qui a successivement pris comme pseudonymes Professeur Plissure (m.d.) et Henriette Valium, dont un personnage se nomme le Docteur Lekron, dont 2 des derniers livres sont Maladies et The clinical visit. Sans parler de ses chansons intitulées "C'est un monstre, Infection, Des vivants, Chu malade, Ca va mal, Ultraviolets, 3 têtes, Moeurs.". Hypocondriaque, la mère Henriette? La matière première des aventures de Valium est donc la corporalité. Un corps dont les tabous (analité, sexualité, mortalité) sont mis en relief, bien sûr, underground oblige, mais aussi un corps passé à la loupe, au crible, sinon au blender de la science médicale, de l'épiderme jusqu'aux moindres ions. Le corps est la nouvelle mappemonde, explorée et surtout violée jusque dans son infiniment petit, qui est justement le champs opératoire des développements de la médecine. Proche parente du Big Brother, cette dernière est source de paranoïa. On dirait que la médecine invente les maladies. La recycrisse par exemple, «pulsation fictive à ravaler ce qui est mou(7).» le S.E.F, «syndrôme de l'enflure foudroyante(8)», ou encore la main hallucinatoire, «tumeur maligne cancéreuse en forme de main tenue en place par photopolarisation intellectuelle(9)» Le corps désapareillé, l'individu identifié par un organe,,,
La maladie est aussi une métaphore des problèmes qui rongent le tissu social comme dans sa chanson Infection: «(...) séparez consciemment le bon du mauvais nettoyez lé rues protégez la société de tout ce qui y pue ou qui pourrait s'infecter(13)». Eh bien that's all folks. Au moment de terminer cet article, je suis conscient de n'avoir qu'effleuré le sujet. La lecture de quelques bouquins de psychanalyse style Anzieu (Le moi-peau) ou Kristeva (Soleil noir), par exemple, pourrait apporter plus d'éclairage sur la circulation de l'angoïsse et de l'imaginaire ayant trait au corps et à la science médicale chez Valium. D'autres aspects auraient également pu être évoqués, analysés: l'auto-représentation, la scatologie, les bandes sur Tintin, etc. J'espère tout au moins avoir donné à certains et à certaines le goût de connaître ou de redécouvrir cet auteur. Dans le pompeux Dictionnaire mondial de la bande dessinée, on ne parle pas de la Valium. Une gaffe parmi d'autres. Il a pourtant influencé certains auteurs français (qui ne sont pas le dico non plus). Le lacunaire La Bande dessinée au Québec, de Mira Falardeau, paru chez Boréal en 1994 ne donne pas non plus à cette chère Henriette le statut mérité. Ici, ce n'est pas tant dans le style de dessin que dans l'esprit et dans le modèle que Valium a influencé les auteurs, le modèle d'un créateur persévérant et profondément original, qui a réussi, à travers maintes galères, à faire reconnaître son immense talent en Europe et aux States.
Denis Lord
à voir aussi:
(1) in Tite pétakke chaude, d.j.a.b.e., Paje éditeur, collection Tordeuse d'Épinal, Montréal 1990, 56 pages Oeuvres disponibles de Valium Valium a participé à maintes publications en Europe, au Québec et aux États-Unis. Plusieurs d'entre elles sont maintenant introuvables. Voici une liste de ce qui est encore disponible soit dans les librairies spécialisées ou par envois postaux. Kêkrapules: 100 pages de bande dessinée (anglais et français) avec des auteurs d'Amérique et d'Europe. Excellente intro à l'underground. Édité en 1993 au Québec par Mille Putois. De Valium, on retrouve Primitive Crétin plus quelques strips. Mandat postal de $7 à l'ordre de Simon Bossé, 564 Maple, Saint-Lambert, Montréal (Qc), J4P 2S7 la PRISON ANALE des FRères ROUGES: éditions Mille Putois, collection Taureaux des îles, Saint-Lambert, 1993, 64 pages. L'auteur quitte momentanément la bande dessinée proprement dit pour une manière de rap à la Allo Police avec des gros titres, du dessin et du photomontage. Disponible en librairie ou envoyez $5 à Simon Bossé (adresse ci-haut). Aussi disponible en version sérigraphiée par l'auteur. Maladies: 5 courtes histoires toutes en vignettes narratives où Valium donne libre cours à ses phobies. Dans certaines librairies spécialisées ou envoyer chèque visé ou mandat-poste de $7 au nom de Patrick Henley, 8392 Foucher Mtl, H2P 2C1. N'oubliez pas l'adresse de retour! Mille rectums: le premier album de Valium, originalement paru en 1987, réédité et sérigraphié à compte d'auteur en 1997, dans un très grand format. 20$. On y trouve ses célèbres pastiches de Tintin.
The clinical visit: un peu comme Maladies sans l'humour et la défonce verbale. Librairies spécialisées, genre Danger, Marché noir (Mtl) ou Première Issue (Québec). Zero Zero, revue underground américaine, éditée à Seattle par Fantagraphics. Valium y participe occasionellement. Ultime Frontière: Valium + Paquito Bolino, alter eggroll français d'Henriette. «77 m. 30 sec. de saturation cosmique. L'album du chaos colonial. 21 titres mystiques catholiques. L'ultime fracas musical.» Compact (avec livret) $20, cassette $10. Disponible chez Patrick Henley. (voir ci-haut). |